La Libération de Rânes (Orne) en Août 1944  

Les films de Georges Rouquier
tournés en 1943 à Rânes

    
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En 1943, Georges Rouquier a tourné deux films à Rânes; il s'agit de films de commande qui lui permettent d'échapper au STO (voir la biographie de G. Rouquier par Maria Signorini Rouquier)

Le Charron. Film de Georges Rouquier  - Tourné à Rânes, en 1943. Durée: 23 minutes
  • En 1942, il y avait encore des milliers de charrons en France qui travaillaient à la réparation de véhicules à traction animale mais surtout à la fabrication de roues. Le film nous emmène dans un village de Normandie, où se trouve l'atelier du Père Bouchard, charron de père en fils." Le P'tit Ciné (Bruxelles) "Hommage à Georges Rouquier", Avril 2005
  • "Par le bois et par le fer, la fabrication d’une roue, étape par étape. En noir et blanc, G. Rouquier, dans le respect et la dignité de l’homme, dans sa noblesse, ses connaissances et son doigté filme le travail de deux générations de charrons... le fils remplacera le père et rien ne sera changé dans ce petit village de France. Un chef d’oeuvre du documentaire français." Ecomusée des Monts du Forez
En fait, la filiation évoquée dans le scénario est fictive. Le "Père Bouchard" du film était en réalité Almire Léger, le beau-père de Lucien Bouchard (nommé "Louis" dans le film); il n'était pas charron mais agriculteur. Lucien Bouchard par contre était bien charron à l'époque et son fils, Claude, est bien le jeune "Claude" du film.

Le film sur support DVD est disponible chez Arcadès Direct

La Part de l'enfant. Film de Georges Rouquier - Tourné à Rânes, en 1943, à la Noëve, dans la famille Verraquin.
D'après La Monographie réalisée par le syndicat d'initiative de Rânes en Mars 1966, ce film a été interdit à la Libération car l'objectif avait malencontreusement rencontré la photo du Maréchal Pétain, trop en évidence dans la salle de la mairie.

Pour en savoir plus:


Le Charron (1943)

Extrait de : Dominique Auzel : Georges Rouquier, de Farrebique à Biquefarre, préface de Jean-Claude Carrière, Petite Bibliothèque des Cahiers de Cinéma, 2002. Première édition : 1993, Éditions du Rouergue. pp. 133-140
Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur et des Éditions Actes Sud.

Durée : 23 mn. 610 m. 35 mm. Noir et blanc. Laboratoires : G.T.C. Scénario : Georges Rouquier. Commentaires : Georges Rouquier, dit par Maurice Dorléac. Images : Pierre Levent, assisté d’André Dumaître. Musique : Henri Sauguet. Production : Célia-Films.

L’histoire

Dans un village de Normandie se trouve l’atelier du père Bouchard, où l’on est charron de père en fils. Aux côtés de celui-ci se trouvent son brave et vaillant fils Louis, ainsi que son petit-fils Claude, qui, malgré ses dix ou douze ans, ne rate jamais une occasion de venir apprendre et aider.

Si le charron excelle dans la réparation et la construction de toutes sortes de véhicules à traction animale, c’est dans la fabrication de la roue qu’il montre le mieux « toute sa science et son habileté ». Louis accomplit la première tâche, la confection du moyeu sur le tour à bois, alors que son père commence la fabrication des rais. Les opérations sont nombreuses et complexes, aussi ne faut-il pas perdre de temps ; sciage et équarrissage des rais, puis finition de ceux-ci à la plane manuelle, tandis que le moyeu est mis à bouillir durant deux heures afin que le bois s’assouplisse. Fidèle à ses habitudes, c’est avec passion et intérêt que le petit Claude, souvent juché sur l’une des fenêtres de l’atelier, observe la plupart de ces étapes, pour ensuite les mimer et les reproduire sous la forme de jeu en compagnie de son petit frère, un peu plus loin dans la cour. Mais dans l’atelier , le travail s’intensifie et Louis n’est pas économe de sa sueur… une deuxième peau.

Que le charron pose enfin son maillet sous l’établi est signe que la fin de semaine est arrivée. Le dimanche, chaque membre de la famille Bouchard se fait beau pour aller à la messe. Ce court jour de repos, le père Bouchard aime bien le passer en compagnie du plus jeune de ses petits-enfants, alors que Louis, lui, préfère celle de son copain le gendarme, avec lequel il peut jouer la traditionnelle partie de dominos.
Hélas, le travail recommence dès le lendemain. C’est avec ferveur et assiduité que l’on s’y remet, puisqu’il reste à accomplir toute l’œuvre du ferrage, laquelle nécessite ce jour-là l’aide du voisin, le maréchal-ferrant. Encore une fois, le travail est dur, la chaleur et intense.

Semaines après semaines, cette vie continue jusqu’à ce que, le marteau devenu trop lourd, le bras du père Bouchard n’en puisse plus d’avoir tant et tant frappé. Contre son gré, ce brave et courageux artisan devra se retirer de l’atelier et désormais n’intervenir que de loin. Puis un jour il partira, comme sont partis avant lui tous les Bouchard ; alors, ce jour-là, l’atelier restera vide et le clocher de l’église du village sonnera le glas…

L’intelligence du regard

Le Charron s’ouvre sur un plan de clocher d’église, suivi d’un second plan illustrant un certificat de la corporation des charrons, et sur lesquels on entend le commentaire suivant : « En Normandie, chez un charron pris au hasard parmi les milliers de charrons de France. » D’emblée, le cinéaste manifeste et insiste sur ses intentions : il s’agira avant tout de faire ici le portrait de charrons, d’artisans, plutôt que des portraits d’individus spécifiques qui sont charrons. Autrement dit, il sera davantage question dans ce film de types individualisés, que d’individualités « typisées ». Ces plans du clocher (d’une modeste église de province) et du certificat de la corporation des charrons illustrent très bien cette volonté, ce choix, cette inclinaison du cinéaste vers une caractérisation socialisante, à la fois douce et marquée, mais qui, puisqu’elle se manifeste avec goût et sensibilité, échappe au lourd piège de l’approche sociologique pure et dure. Qu’on nous présente tout de suite après les trois personnages principaux de cette famille Bouchard (le père Bouchard, son fils Louis, ainsi que son petit Claude) ne change rien à l’affaire : là, comme dans le reste du document, prévaudront toujours les traits qui font de ces gens un type social, ou qui marquent leur sphère d’appartenance sociale – ce sont des charrons, des artisans, qui habitent la campagne comme ils sont habités par elle, et qui donc participent ou s’associent à une foule de valeurs, traditions et cérémonies spécifiquement paysannes. Ce n’est donc pas tant nécessairement l’âme ni le travail des charrons Bouchard qu’a voulu nous montrer Rouquier, que l’âme et le travail communs à la plupart des charrons, ou encore à la plupart de ces familles paysannes-artisanes. Et si le réalisateur s’arrête sur les moments de la vie privée des Bouchard, c’est presque toujours pour en extraire une essence paysanne ; ces actes, ces gestes, ou encore ces saynètes plus intimes sont bel et bien vécus par le père Bouchard, par Louis, etc… mais leur caractère anecdotique se voit toujours sublimé par une certaine propension à l’universalité. On le voit déjà, Rouquier ne s’est pas contenté de nous offrir ici un clair et efficace document illustrant les différentes étapes de la confection d’une paire de roues, mais il s’est aussi (et presque tour autant) attaché à nous dépeindre ceux qui la fabriquaient.

Suite à cette introduction qui se clôt par la présentation des principaux membres de la famille Bouchard, s’amorce avec vivacité le développement du film, composé de trois parties : celle, d’une durée assez importante, du début  de la fabrication des roues (et donc substantiellement technico-didactique) ; celle plus brève, qui nous montre, le dimanche, la famille Bouchard au repos ; enfin celle qui illustre les différentes étapes d’achèvement des roues et constitue la seconde grande phase de l’exposé technique. La transition entre l’introduction et la première partie du développement se fait de manière assez marquée et nerveuse : une coupure franche nous fait passer de la présentation du petit Claude venant de se taper sur les doigts (sur une fond musical qui décline), à Louis qui entame le premier travail, celui du moyeu, lequel est décrit à la fois par l’image et par le commentaire (exposé technique). Les étapes suivantes (confection et polissage des rais, immersion du moyeu dans une cuve bouillonnante, enrayage, puis enfoncement des rais légèrement inclinés, mesure de l’écuanteur, découpage des jantes, etc.) sont illustrées par une alternance de plans rapprochés et de plans moyens ou d’ensemble, laquelle permet au spectateur de bien saisir le travail artisanal dans ses plus infimes détails, tout en lui offrant une vision de l’artisan qui l’exécute, en symbiose avec son environnement (l’atelier). Le montage de cette partie du film est rapide, rythmé et soutenu par une musique de même nature. De ce montage serré et elliptique, qui fournit une importante masse d’informations en fort peu de temps, naît une certaine impression d’étouffement, de compression. En effet, le spectateur, bien qu’aidé et assisté par le commentaire (par ailleurs fort clair et précis), se sent quelque peu désemparé devant cette série de plans courts qui se succèdent à une vitesse vertigineuse, qui vont et viennent sans vraiment s’être « laissé regarder ». Toutefois, quand on connaît les difficultés de tournage ainsi que les impératifs et contraintes de production auxquels Rouquier fut soumis [note 1], force est d’admettre que celui-ci s’en est plus qu’admirablement tiré. Par ailleurs, ces courts passages (petits bijoux de digression) prélevés ça et là, et qui montrent avec brièveté, tantôt les artisans au repos, tantôt les gamins s’amusant dans la cour « à faire les charrons », etc., viennent interrompre et aérer de façon brillante ce qui peut justement paraître trop lourd ou précipité.

De la même façon, la partie centrale (où l’on voit les Bouchard au repos) crée une accalmie en scindant en deux les portions d’exposé théorique portant sur la fabrication des roues et qui constituent la majeure partie du développement. Cette pause des artisans – qui, en quelque sorte, en constitue une également pour le spectateur – permet, parce qu’il s’agit d’une illustration de leur vie privée, de mieux les appréhender en tant que types d’hommes gravitant au sein d’un groupe social déterminé. Ainsi, le dimanche, se font-ils tous beaux pour se rendre à la messe. Le père Bouchard, qui pourtant excelle dans la fabrication des roues et objets de toutes sortes, donc dans de durs travaux, ne parvient pas, seul, à boutonner le col de sa chemise. Rouquier démontre par ce petit détail sa très grande connaissance du monde rural : en dehors de son travail, le paysan est maladroit et, à la limite, s’il ne travaille plus, il perd sa raison de vivre. Le père Bouchard aime bien passer ses dimanches en compagnie du plus jeune de ses petits-fils. Par là, Rouquier marque bien les dimensions de la tradition, de la filiation, de la passation des pouvoirs fortement ancrés dans les mœurs paysannes, pour ne pas dire spécifiques à celles-ci. De plus, cet élément a le mérite de fournir, en insistant sur l’importance du temps (le passage d’une vie) dans le monde paysan, un indice métaphorique quant au problème de traitement du temps filmique. Toute cette partie centrale (la pause) du développement sert en quelque sorte d’ellipse, laquelle facilite la reconstruction du temps que nécessite la fabrication d’une paire de roues. En fait, la quasi-totalité du montage travaille le temps sur un mode elliptique ; le reconstruction du temps réel en unités filmiques fut ici pour Rouquier un problème majeur à surmonter.

Comme la première partie, la troisième est essentiellement composée d’un exposé technique, lequel porte sur l’achèvement de la paire de roues (on assiste aux différentes opérations de la phase du ferrage). Pour accomplir cette dernière et dure tâche, les charrons Bouchard requerront l’aide du voisin, le maréchal-ferrant. Le travail est complexe, les étapes nombreuses, et tout doit être exécuté chronologiquement, avec des gestes réglés et précis. Cette partie du film se distingue des précédentes car le montage y est encore plus serré et rapide. Cela relève sans doute des conditions de tournage (lorsqu’on chauffe et bat le fer, on peut difficilement interrompre le travail pour déplacer la caméra et les lumières), et le mérite de Rouquier aura, ici, été double : d’abord parce que ce passage de l’exposé est tout aussi clair et précis que les autres ; ensuite parce qu’en grand cinéaste, il a su tirer parti d’une sérieuse contrainte en la transformant en termes de style ou d’effet du langage relié au propos général (les charrons doivent travailler rapidement, dans peu d’espace, et avec une infime marge d’erreur ; les plans seront plus courts, le montage plus rythmé et ainsi l’esthétique livrera, elle aussi, sa part d’informations).

Enfin, dans la scène finale, arrive ce à quoi Rouquier nous avait lentement préparés tout au long du film [note 2]: la mort du père Bouchard. Elle témoigne de la très grande importance de la filiation dans le monde paysan : le métier ainsi transmis de père en fils se perpétue. Tous les Bouchard, ainsi que tous les charrons, finissent par se ressembler, unis par un même amour du travail.

Le Charron tient aussi du poème symphonique. Rouquier fait amitié avec son homme, et, du même coup, il redécouvre dans sa beauté, dans sa grandeur, la vie du charron. Nous sommes amenés à entrer avec lui dans son quotidien, qui acquiert une espèce de sublime que l’on pourrait qualifier d’homérique. La gloire d’Homère était d’avoir su dégager la beauté latente d’un conducteur de char ou d’un abatteur de chêne. Cette beauté de l’artisan, Rouquier l’a redécouverte ici.

Si Le Charron est un court métrage documentaire se chargeant d’illustrer l’impressionnant métier qui lui vaut son titre – ce que, soit dit en passant, il fait très bien, compte tenu de la complexité de l’entreprise et de la durée du film -, il n’en demeure pas moins que c’est surtout dans la peinture de ses personnages et de leur milieu que Rouquier laisse apparaître avec le plus d’efficacité la très belle sensibilité de son regard et le style délié de sa caméra. Une caméra modeste qui ne multiplie pas ce que l’on nomme des prouesses (ici, peu ou prou de mouvements de caméra, si ce n’est quelques panoramiques), mais qui, à la fois par l’intelligence du regard et grâce à un montage efficace et inspiré, insuffle au film certains airs de liberté, ou, mieux, une belle (parce que simple) harmonie.

En 1943, Rouquier réalise deux autres courts métrages produits par Étienne Lallier d’une durée d’une vingtaine de minutes chacun.

L’Économie des métaux, tourné en région parisienne montre comment, en période de pénurie, il est possible de préserver certains métaux rares par le recours à différentes techniques. Un court métrage de commande industriel où la poésie, hélas, n’a pas de place.

Avec La Part de l’enfant, Rouquier, qui plante sa caméra en Normandie, esquisse un portrait de la caisse d’allocation familiale depuis sa création en 1917, et montre son importance en milieu ouvrier et agricole. Un document desservi par un commentaire un peu lourd et franchement démodé, mais porté par des images d’une rare beauté, signées Pierre Levent. Rouquier flirte déjà avec la fiction. Les quatre saisons de Farrebique ne sont pas si loin…


Note 1- Dans un entretien donné à Visages du monde, n° 82, 1942, p. 15, Rouquier explique que pour la pose des rais par exemple, il lui était impossible d’arrêter l’artisan pour déplacer l’appareil ou changer l’éclairage. Un peu plus loin, il exprime son regret quant au métrage du film, beaucoup trop court pour ce qu’il avait prévu de tourner.

Note 2 - On a dit de Claude qu’il était le futur charron des Bouchard ; le père Bouchard préférait la compagnie du plus jeune de ses petits-enfants et, ultime indice, le père Bouchard n’est plus apte au travail.



Quelques captures d'écran du film "Le Charron"
Nous remercions vivement Mme Signorini Rouquier de nous avoir autorisé à présenter ici ces images.

Facture affichée au mur de l'atelier: Charronnage et forge Lucien Bouchard à Rânes (Orne)
Selon Claude Bouchard, cette image qui ouvre le film est à l'origine du changement de nom du véritable "Lucien" en "Louis", le fils du "Père Bouchard" selon le scénario.
Enseigne

"Le Père Bouchard" [Almire Léger]
Almire Léger

"Louis Bouchard" [Lucien Bouchard]
Lucien Bouchard

"Le petit Claude Bouchard vient de se taper sur les doigts" [Claude Bouchard]
Claude Bouchard

"Le Père Bouchard n'arrive pas à boutonner le col de sa chemise tout seul"
[Almire Léger et sa fille, Angèle, la femme de Lucien et mère de Claude]
Le col de la chemise

La messe à Rânes
[il est probable que ces scènes ont été tournées depuis l'ancienne mairie détruite à la Libération]
La messe

Sortie de la messe. La foule écoute le garde-champêtre sur son piédestal (qui existe toujours).
La messe

Route de Vieux-Pont
Route

"La partie de dominos entre Louis et son copain gendarme"
[Lucien Bouchard et le gendarme Armand; au second plan: Ernest Sailly, réfugié du Nord, qui travaillait à l'Organisation Todt]
La partie de dominos

Photos de plateau du film "Le Charron" (Celia Films)
Photo de plateau du film "Le Charron"
Photo de plateau du film "Le Charron"

Photos de tournage du film "Le Charron" (Celia Films)
Pierre Levent, Georges Rouquier (accroupi) et Lucien Bouchard
Photo de tournage du film "Le Charron"

Lucien Bouchard, Pierre Levent, Georges Rouquier, Almire Léger.
Photo de tournage du film "Le Charron"

L'enterrement du Père Bouchard, photo d'une scène non conservée dans le film "Le Charron"
L'enterrement du Père Bouchard
De gauche à droite: 1. Maurice Floc'h; 2. inconnu; 3. Gaston Verrier (résistant); 4. Yvonne Blanchard; 5. Roger Blanchard; 6. Jean Hamon (frère de Pierre, résistant, mort en déportation); 7. Claude Bouchard; 8. Lucienne Bouchard. 9. Raymonde Bruneau; 10. Moïse Guichard (cantonnier, frère de Léonard, exécuté à la Libération); 11. Lucien Bouchard ("Louis"); 12. Jacqueline Niepceron (son père sera tué à la Libération); 13. Désiré Villain (exécuté à la Libération); 14. Almire Léger ("Le Père Bouchard"); 15. Jeannine Bruneau; 16. Angèle Bouchard (femme de Lucien); 17. Arsène Bouvier.